Billet d’humeur #8 | 05/10/2017

En juin dernier, avec les membres d’Artús, nous décidions d’aller visiter le gouffre de la Verna, à Sainte-Engrâce dans le 64, pour commencer à rassembler des éléments pour notre prochaine création et nourrir notre imaginaire. Il ne fait pas très beau, ni très chaud, et lorsque nous passons la porte métallique qui y mène, nous avons la sensation d’entrer dans un réfrigérateur sur-ventilé.

La Verna, c’est une immense cavité naturelle dans la montagne, où on accède par un tunnel artificiel de 600m : deux longues lignes droites bétonnées, reliées par un coude.

Nous sommes accompagnés d’un guide. Au cours de la visite, il nous fait nous asseoir pour former un cercle au cœur de l’immense chaos de pierres : « … la cavité fait environ 250m de diamètre, presque autant de haut, pour un volume total de 3,6 millions de mètres cubes…

Mais les chiffres ne restituent pas tout. La Verna c’est très déroutant. Là où on imaginait du silence, il y a un bruit continu de chute d’eau, comme un bruit blanc, mais plus « souple ». Là où on attendait de longues résonances et des échos, le son est très mât, peut-être à cause de l’humidité de l’air ; nos voix tombent de nos bouches directement sur nos chaussures. Jamais l’obscurité ne m’a semblée aussi dense, une boule noire enchâssée dans un écrin titanesque de roches. Et nous au milieu, avec nos petites lampes frontales, à éclairer le bout de nos nez et la caillasse devant nous. Impossible d’apprécier correctement les distances, aucun référentiel, sauf parfois grâce aux silhouettes de taille humaine disséminées un peu partout en autant de présences muettes.

« … elle s’est formée par le jeu des écoulements souterrains et l’érosion entre une plaque calcaire et un socle de schistes et de grès… »

Nous étions là à écouter la genèse de ce monde caché, le guide agitant de petits cailloux pour nous expliquer comment ça s’était déroulé. Dans notre dos, 100 mètres de toute part de noir compact, ou toute autre distance impalpable de toute façon. On se concentrait sur les mots du gars : illusion de l’extraordinaire mystère de la vie en parti embrassé par l’intellect de l’Homme, que ce soit la science ou dans d’autres temps, par une cosmogonie adéquate pour expliquer, rationaliser, et quelque part, banaliser nos observations du monde en les rendant acceptables. En d’autres lieux, l’homme de Cro-Magnon devait accorder autant de vraisemblance à sa science que nous le faisons aujourd’hui à la nôtre. Le cerveau est content, il a une explication, il ne comprend pas tout, on lui dit que d’autres y ont pensé, mesuré, compris, et ça suffit… Alors que le corps s’irise de capteurs subtils pour sonder lui-même l’espace tout autour : c’est ample, mais étouffant, c’est froid, c’est minéral, immense, c’est impressionnant, c’est noir, parfaitement noir, mis à part notre petite bulle de lumière. Tout comme l’homme de Cro-Magnon en son temps… Petit îlot d’humains sur une Terre au milieu de nulle part, allant nulle part, étayant leurs sensations et leurs pensées par leurs seuls moyens, en se racontant des histoires qui font échos à d’autres histoires, toutes reliées à travers l’espace et le temps. Et nous pelotonnons tout ce savoir humain pour en faire une boule suffisamment compacte et crédible qui nous sert d’encrage dans un univers qui ne sait nous communiquer que des questions, et des questions derrière les questions.

Thomas Baudoin.

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Un Commentaire

  1. La grotte à la fois n’existe pas, se construit et disparaît. Discours sur le Temps des philosophes et des scientifiques : https://m.usbeketrica.com/article/l-ecoulement-du-temps-est-une-illusion.

    Les histoires se font échos et sont reliées entre elles à travers l’ espace et le temps.

    J’espère que cet article (même un peu poussé ) vous plaira et vous inspirera.

    Florence

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